Samia Maktouf

 

Pourriez-vous vous présenter ? Sans tomber dans les clichés éculés : comment passe-t-on d’une famille modeste de Sousse en Tunisie à un prestigieux cabinet d’avocats sur les Champs-Elysées ? Qu’est-ce qui a motivé votre venue en France et plus particulièrement à la Faculté Jean Monnet ?

C’est vrai, je viens d’une famille modeste, mais dès notre plus jeune âge, mes frères et moi, nous avions des intérêts intellectuels très prononcés. Parce que je voulais devenir avocate, j’ai travaillé de mon mieux au lycée puis ai postulé pour être admise en droit à Paris. Je tenais absolument à atteindre cet objectif, car pour moi, c’était plus qu’un projet, c’était une passion.

Cela m’a amenée à réaliser de nombreux et importants sacrifices, tant personnels que professionnels, notamment comme stagiaire, puis assistante, puis collaboratrice dans plusieurs grands cabinets parisiens, jusqu’à fonder un jour le mien, sur les Champs-Elysées.

C’est en France que je voulais réaliser ce but que je m’étais fixé, sachant quels sont les horizons qu’offre ce pays en termes d’études et de carrière juridique, ainsi qu’en termes de diversité et c’était là l’un des traits principaux de l’éducation que j’ai reçue. Ce fut mon premier pas vers l’autre.

La Faculté Jean Monnet fut la première à répondre à la demande que j’avais formulée à travers le Centre culturel français de Tunis pour m’inscrire en droit, et si j’avais décidé d’y postuler, c’est parce qu’il s’agit d’un établissement à échelle humaine qui m’a donné la confiance en moi dont j’avais besoin pour débuter dans le droit, dans un pays nouveau et différent du mien. J’étais arrivée en France comme une étrangère, et grâce à la Faculté Jean Monnet, j’ai trouvé tout de suite une institution dont le corps enseignant, qui est sa véritable force de frappe, a mis entre mes mains tous les outils de la réussite.

Racontez-nous votre parcours au barreau : vous avez débuté comme avocate en droit des affaires et vous êtes aujourd’hui « l’avocate des victimes du terrorisme » ?

Après mes stages au Royaume-Uni et, surtout, aux Etats-Unis, où j’ai découvert cette profession d’avocat d’affaires dont l’on parlait encore si peu en France, ou bien alors avec quelque dégoût, j’étais convaincue qu’il était possible de l’exercer ici aussi, dans le respect de la culture juridique française mais avec tout autant d’efficacité.

J’ai rencontré pour la première fois le terrorisme alors que je défendais Ziad Takieddine, mis en cause dans l’affaire Karachi. Ce fut ma première prise de conscience du terrorisme et des « victimes invisibles » qu’il engendre.

A la même époque se sont produits les attentats de Mohamed Merah, en mars 2012, dans la région de Toulouse et Montauban. Après avoir été contactée par des parents de victimes, notamment Latifa Ibn Ziaten, maman de la première victime du jihadiste, je me suis impliquée de tout mon être dans cette lutte qui demeure aujourd’hui la mienne et le restera.

Au-delà de ma fonction d’avocate, ce fut ma manière de m’engager en tant que citoyenne, face au terrorisme qui frappait désormais notre société.

L’année dernière, vous avez publié un livre « Je défendrai la vie autant que vous prêchez la mort », dans lequel vous avez voulu faire passer des messages concernant la lutte contre le terrorisme. Pourriez-vous nous les résumer ?

En fait, le message que je porte réside dans les propos glaçants, frappants et qui résonnent encore aujourd’hui si fort, qu’a tenu Mohamed Merah face à la police qui assiégeait son appartement. Ces propos, qu’avait prononcé avant lui Osama ben Laden, résument à eux seuls tout ce qui porte l’idéologie mortifère des groupes jihadistes : « Autant que vous aimez la vie, nous aimons la mort ».
C’est là tout le projet que nous réservent les terroristes, ce projet qui exprime leur haine de notre société et le rejet de nos valeurs démocratiques.

Vous êtes souvent nommée « l’avocate de » : Sihem Souid, Leïla Ben Ali, Ziad Takieddine, les migrants de Lampedusa, et désormais des victimes du terrorisme.Quel est votre sentiment vis-à-vis de ce statut « d’icône » ?

Je ne pense pas que le mot « icône » ait ici le moindre sens. Le métier d’un avocat est de défendre, d’accompagner, d’assister, quelle que soit sa conviction personnelle, de tout mettre en œuvre pour sauvegarder les intérêts de son client et pour que ce dernier ait gain de cause. Confondre l’avocat et la cause de son client est une grave erreur qu’il ne faut en aucun cas commettre. C’est même un principe de droit reconnu par les Nations Unies : « Les avocats ne doivent pas être assimilés à leurs clients ou à la cause de leurs clients du fait de l’exercice de leurs fonctions. »

Des personnages aussi controversés, à juste titre, qu’Abdelkader Merah et Salah Abdeslam ont pu bénéficier, lors de leurs procès respectifs, d’un avocat comme n’importe quel accusé ou prévenu y a droit. C’est là toute la grandeur de l’Etat de droit face à la barbarie, que l’on voudrait nous imposer pour toute loi.
Dans les trois cas que vous citez, je défendais des personnes auxquelles la justice de leur pays adressait de graves reproches, sans forcément leur avoir permis de s’en défendre et d’y répondre librement. Il peut être difficile de l’imaginer quand on n’est pas passé par là, mais quand on fait face à un tel déni de justice, l’avocat est tout simplement un dernier rempart, la seule personne qui s’interpose entre vous et l’arbitraire. C’est tout l’honneur et toute la noblesse de cette profession.

C’est vrai pour des personnalités telles que celles que vous mentionnez, mais c’était tout aussi vrai pour les jeunes réfugiés que j’ai défendus, ayant fui des pays où régnait la loi du plus fort, arrivés de Lampedusa plus démunis que quiconque. Et ça l’est aujourd’hui de ces victimes du terrorisme que l’Etat ne cesse de brandir en justification de sa politique en la matière, quelle qu’elle soit, mais dont il est loin de toujours prendre soin comme il le devrait. Chacun(e) est potentiellement victime du terrorisme, cette gangrène de la société.

La pression la plus importante, c’est toujours celle qui concerne mes clients, qui m’ont confié leur représentation, qui ont fait de moi leur porte-voix devant le tribunal, et qui comptent sur moi pour défendre leurs intérêts, et c’est là pour moi une mission. Mes arguments, ma plaidoirie, seront-ils à la hauteur de leurs espoirs ? Vais-je réussir à convaincre les magistrats ? C’est la seule vraie pression dont un avocat doive tenir compte.

Vos dossiers et vos plaidoiries sortent de l’ordinaire et en cas de jurisprudence l’impact sociétal peut être fort. Est-ce qu’il y a une pression ressentie ? Quels seraient vos conseils pour une avocat jeune diplômé ?

Ce que je conseillerais à un avocat jeune diplômé, c’est de ne jamais perdre de vue que le métier qu’il a choisi en est un qui va demander toute son implication personnelle, tout son temps et toute son énergie, loin de la théorie qu’il aura assimilée avec succès à l’Ecole de Formation du Barreau et qui ne représente en fait qu’une partie intime du métier qu’il s’apprête à exercer.

Et bien plus qu’un métier, être avocat, c’est une passion.

Vous avez ce côté « self-made-woman », mais pouvez-vous nous dire quelques mots sur le réseau des diplômés et le réseau professionnel à échelle d’une carrière ?

C’est ce que je déplore justement, au cours de toutes ces années, le réseau des diplômés a disparu peu à peu de ma vie. Je n’ai jamais cherché à m’en éloigner, mais tant j’avais l’impression en permanence de devoir me battre pour atteindre mes buts et, lorsque j’y parvenais, conserver ce que j’avais acquis, j’ai perdu le lien avec ce temps de ma vie qui m’est pourtant si précieux.

C’est aussi ce que j’attends avec le réseau alumni, de pouvoir renouer ce lien et, cette fois, ce sera pour ne plus le reperdre.

 

 

 

 Interview de Sabine Ferrier,

 Chargée du réseau des diplômés de l’Université Paris-Sud,

 Direction de l’orientation professionnelles et des relations entreprises.