Éric Halphen

 

Pourriez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours de formation ? Quel est votre parcours professionnel ?

Éric Halphen, je suis aujourd’hui juge et écrivain. J’ai été étudiant à la Faculté Jean Monnet de l’Université Paris-Sud où j’ai fait toute ma Licence. J’ai ensuite intégré l’Institut d’Etudes Judiciaires tout en passant ma Maitrise mais à Paris II. Dans la foulée de ma Maitrise, j’ai tenté l’Ecole Nationale de la Magistrature (ENM) que j’ai eu à Bordeaux. J’étais le plus jeune de la promotion, c’était assez impressionnant.
Je suis sorti ensuite de l’ENM avec une affectation précise autrement dit un poste et une zone géographique. Je voulais absolument être juge d’instruction, j’avais envie d’enquêter, de rechercher, de trouver une vérité, si tenté qu’une vérité existe. Lors de ma sortie de l’ENM, je me souviens que nous étions 120 et qu’il n’y avait que 14 postes de juges d’instruction mais j’ai eu la chance d’en obtenir un. Je suis parti à Douai et j’y suis resté 3 ans. Nous étions seulement 2 juges au tribunal, c’était intéressant car nous traitions de nombreuses affaires donc un large éventail de crimes.
J’ai eu l’opportunité de partir à Chartres car un poste se libérait spécialisé dans les affaires financières. C’était un poste que personne ne voulait car contrairement au Droit commun les affaires financières sont souvent très complexes. Le juge est plus isolé et il a beaucoup plus de travail alors que dans d’autres types de dossiers, il collabore beaucoup plus avec la Police. Ce qui me plaisait, c’était d’avoir affaire à des gens qui avaient du répondant alors que l’on a plus l’habitude de tomber sur des personnes très démunies qui vont vous répondre « oui » à toutes les questions que vous posez.

Comment êtes-vous passé de « simple » magistrat au « juge de l’affaire des HLM de Paris » ?

De Chartres, je suis parti sur Créteil et à l’occasion d’une de mes désignations j’ai été mis sur un dossier de factures douteuses qui émanaient d’une société basée à Alfortville. Je suis donc parti sur une affaire de fausses factures et petit à petit en remontant j’ai porté l’éclairage sur ce que l’on appelle désormais « l’affaire des HLM de Paris ». Autrement dit un véritable système de fausse facturation servant à financer des réseaux d’entraide notamment politique. 

Je me suis retrouvé face à une organisation dont les ramifications étaient immenses comme lorsque des policiers refusèrent de m’accompagner lors de ma perquisition chez Jean Tiberi. Ce refus de la Police judiciaire d’assister le juge était autant illégal que scandaleux car contraire à la fois au principe de l’Etat de Droit et au Code de la procédure pénale.
C’était une première forme de dessaisissement finalement mais j’ai persévéré. Je suis même remonté jusqu’au Président de la République, Jacques Chirac à l’époque, que j’ai convoqué dans mon bureau. Il n’est jamais venu. J’ai fini par être dessaisi du dossier, une preuve par l’absurde que je menais trop bien mon enquête.

Ecrire « Sept ans de solitude » a été une catharsis ?

Après avoir été dessaisi en tant que juge, je me suis mis en indisponibilité et pendant 5 ans j’ai mené une vie d’écrivain. J’avais envie d’écrire et surtout j’avais des choses raconter. J’ai donc écrit, arpenté les salons du livre, fait des dédicaces. Dans « Sept ans de solitude », j’ai tenté de décrire la société aux prismes d’une affaire politico-financière, j’avais envie de parler des rapports et interactions entre le parquet, les juges, les avocats, les journalistes, la Police, les politiques. 

J’ai aussi écrit des romans, « Maquillages » et « La piste du temps » mes deux derniers parus racontent les enquêtes d’un juge d’instruction et d’un commandant de police justement. Mais attention, ce n’est pas autobiographique !

Vous avez fondé l’association Anticor, dites-nous-en plus ?

J’ai fondé Anticor en 2002 en réaction à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles. J’avais vu passer un sondage où les Français qui reconnaissaient avoir voté pour le Front National associaient à ce parti et à Jean-Marie Le Pen la valeur de l’honnêteté. J’ai trouvé dommage que cette valeur de l’honnêteté soit la chasse gardée de l’extrême-droite. J’ai donc fondé l’association Anticor afin de rassembler des élus dans la lutte contre la corruption. Peu d’élus sont venus nous rejoindre ce qui est assez révélateur. J’ai donc ouvert plus largement l’association avec de nombreux simples citoyens qui nous ont rejoint. Aujourd’hui nous pouvons nous porter partie civile dans certains dossiers ce qui est une vraie première victoire. http://www.anticor.org/

La France stagne depuis des années, à la 23ème place derrière les Etats-Unis ou les Emirats arabes unis dans le classement l’ONG Transparency International. Pourquoi ?

Franchement, je ne sais pas trop. Quand je discute avec des amis américains, ils me demandent toujours pourquoi nous réélisons des personnes corrompues. Le rapport à l’honnêteté est culturel. Les peuples scandinaves ont un rapport très clair, cadré et strict à l’honnêteté mais en France on a ce côté méditerranéen, à la fois frondeur et fraudeur. Et je ne parle pas que de la politique, je pense aux entreprises et au milieu du BTP par exemple avec la récente affaire de Lafarge en Syrie. La corruption commence dès que l’on commence à se voiler la face et à fermer les yeux sur des pratiques illégales. 

Vous dites que ce qu’il faut c’est de l’honnêteté pas de la transparence, pourquoi ?

De mon point de vue, on parle trop de transparence et pas assez d’honnêteté. Surtout pour les femmes et les hommes politiques, on liste le patrimoine des gens. On se contrefiche de savoir qu’un tel a deux scooters, un bateau et deux voitures, deux appartements et quatre comptes bancaires. Ce qui est important c’est de respecter la loi. Les questions de transparence ne doivent pas évacuer celles sur le respect de la loi. Je ne demande pas aux hommes politiques d’être purs, je demande juste à ce qu’ils respectent – comme vous et moi – la loi !

Lors du Jubilé de la Faculté Jean Monnet, vous avez expliqué lors d’une table ronde sur l’engagement qu’une des qualités du juge est la naïveté. Pourriez-vous revenir sur cette qualité ?

La naïveté est souvent perçue comme un défaut alors que pour moi un regard naïf est un regard toujours neuf qui permet de conserver sa neutralité, de rester impartial. C’est une forme de froideur, au plutôt de fraicheur. Le juge doit avoir cette faculté à toujours s’étonner, toujours s’interroger. 

Si demain un jeune diplômé de la Faculté de Sceaux devait se retrouver face à une affaire façon HLM de Paris, vous lui diriez de « foncer » comme vous l’avez fait ?

Quand on est juge, on ne « fonce » pas dans une affaire, on ne se « lance » pas dans une affaire. Le parquet ouvre une information judiciaire et un juge est désigné. En fait, non seulement on ne se lance pas dans une affaire mais je dirais plutôt que c’est l’affaire qui nous tombe dessus. Au juge de voir ce qu’il veut en faire ou du moins ce qu’il peut en faire. Le seul conseil avisé que je pourrais donner est qu’un magistrat doit aller, sur chacun de ses dossiers, jusqu’au bout de ce qu’il peut faire. Je crois que j’ai montré jusqu’où le juge pouvait aller !

Parlez-nous de votre meilleur souvenir à la Faculté de Sceaux ?

Quand on me pose cette question, je ne sais jamais trop quoi répondre. Non pas que les bons souvenirs soient rares car ils sont au contraire bien trop nombreux. Pour moi, la Faculté Jean Monnet a été un lieu où je suis rentré adolescent et d’où je suis sorti adulte. Ma Licence a été une vraie période de transition très formatrice.

Et le pire ?

Le pire est sans doute le trajet pour venir à la Faculté. J’habitais Versailles et je faisais Versailles-Sceaux tous les matins en mobylette. C’était beaucoup moins urbanisé qu’aujourd’hui et il fallait avoir du courage pour venir. La route n’était pas simple, il y avait même un endroit où il fallait poser le pied à terre !

 

  

 

Interview de Sabine Ferrier,
Chargée du réseau des diplômés de l’Université Paris-Sud,
Direction de l’orientation professionnelles et des relations entreprises.