Delphine BOESEL

 

Pourriez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours de formation ? Quel est votre parcours professionnel ?

À la Faculté Jean Monnet, j’ai fait mon DEUG en droit privé puis une Maitrise en Carrières judiciaires. J’ai donc passé 4 ans à la fac. J’en garde un bon souvenir : pour les cours mais aussi parce que j’ai fait partie de l’équipe de volley-ball. Je suis ensuite partie à Paris II pour suivre les cours à l’institut de criminologie. Ensuite je suis entrée à l’école des avocats, j’ai eu mon concours en 1998 et j’ai prêté serment en janvier 2000. Je dois reconnaitre que je n’ai pas été une élève particulièrement brillante mais j’ai vraiment de bons souvenirs de mes années passées à la faculté et d’autant que j’ai pu forger des amitiés sincères et durables avec des personnes qui même si elles se sont éloignées quelque fois du droit, mais pas seulement, restent des piliers fiables de ma vie actuelle.
Là où je dois beaucoup à la Faculté Jean Monnet, c’est une affiche… Celle de l’association GENEPI (Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées) qui proposait, à l’époque, à des étudiants d’aller donner des cours en prison. Avec une amie, elle aussi étudiante, on a repéré ensemble cette affiche dans un des couloirs de la fac, cela nous a donné envie. L’association GENEPI m’a fait découvrir l’univers carcéral. Depuis ce jour, la question des prisons m’a toujours interpellée. J’ai été membre de l’association pendant 2 ans et j’ai animé un atelier théâtre à la Maison d’Arrêt de Fresnes dans le Val de Marne.

Parlez-nous de votre engagement auprès de l’OIP et votre Présidence.

Aujourd’hui je suis avocate en droit pénal. J’ai spécialisé mon activité d’avocat dans l’accompagnement des personnes condamnées à de longues peines avec toujours l’objectif de la réinsertion. Je suis aussi Présidente de la section française de l’Observatoire International des Prisons depuis mai 2015. Il s’agit d’ un engagement associatif.
Avec le GENEPI j’ai pu rencontrer les prisonniers mais aussi écouter leurs histoires. Je me retrouvais face à des hommes qui m’expliquaient parfois pourquoi ils étaient là. J’ai aussi découvert un discours très critique des prisonniers envers leurs avocats. Ils avaient pour certains l’impression d’avoir été mal défendus mais surtout de ne pas être accompagnés après leurs condamnations. L’époque était, il est vrai, différente par rapport au rôle que peut jouer l’avocat aujourd’hui depuis la juridictionnalisation de 2000. Et puis je me suis rendue compte du quotidien de ces personnes. Dans la pièce où nous faisions les répétitions pour le théâtre, je me souviens qu’il y avait une odeur très étrange, ressemblant à une odeur d’égouts. Même si je n’y restais que quelques heures, à chaque fois je suffoquais. Mais les prisonniers avaient la même odeur dans leurs cellules parce qu’il y avait un problème global de canalisation dans la prison. Je me suis aussi rendue compte que dans la prison, les bruits sont incessants. Il y a tellement une surpopulation et une trop grande promiscuité qu’il n’y a jamais de silence. Cela peut rendre fou. On en perd sa dignité qui me semble pourtant essentielle pour se reconstruire. Il ne faut jamais oublier que les prisonniers se retrouvent à plusieurs dans des cellules où quand l’un fait la cuisine, l’autre juste à côté fait ses besoins !
Avec le GENEPI, je me suis dit qu’un jour j’intégrerai une association davantage militante pour la défense des droits des prisonniers et pour interpeller les décideurs politiques sur la situation des prisons en France. C’est avec cette conviction que je me suis retrouvée quelques années plus tard à l’OIP qui est une association dont la section française a été créé en 1996. Elle a pour mission d’informer, d’enquêter et d’alerter sur les conditions de détention.
Depuis 10 ans, l’OIP a développé son pôle contentieux pour engager des recours auprès des différentes juridictions nationales et européenne pour faire reconnaître les droits des personnes détenues. Nous pouvons venir en soutien de contentieux individuels ou plus globalement pour contester des décisions administratives générales (telles que des circulaires, notes administratives : par exemple, l’OIP-SF a pu faire annuler une partie d’une circulaire prévoyant l’isolement des prisonniers mineurs).
On dispose aussi d’un Pôle Vie Associative pour les militants avec des « groupes d’actions parloir » qui consiste à se déplacer sur les parkings des prisons dans le but de parler avec les familles des prisonniers qui sont souvent très « seules » face à la situation.
Nous avons aussi un Pôle Plaidoyer où l’on essaye de décrypter les études scientifiques sur les réponses pénales, les expériences étrangères pour tenter d’influencer les décisions des responsables politiques, informer sur ce qui se passe ailleurs, afin de montrer que d’autres réponses que la prison peuvent être apportées.
Il y a également un pôle enquête, afin de pouvoir mener des investigations sur les informations que nous récoltons. C’est la mission première de l’OIP-SF que de réunir des éléments, enquêter, informer sur ce qui se passe dans les prisons.

Les Français sont assez divisés sur les prisons. D’un côté la page Facebook «MDR o Baumettes» (la page Facebook créée par les détenus eux-mêmes qui donne à voir une vie à la cool) laissent l’impression que la prison dont le but est de purger une peine n’est plus pénible mais de l’autre côté l’ensemble des professionnels tire la sonnette d’alarme. Quelle est la réalité des prisons en France en 2018 ?

mon sens, ne représentent que des épiphénomènes.Oui il y a une fracture entre les Français et les prisons mais il ne faut pas s’informer aux travers des coups d’éclat, que peuvent représenter ces informations, qui, à 

Par exemple, je vois dans la page Facebook « MDR o Baumettes » une forme de provocation de prisonniers qui veulent faire croire, mais surtout se persuader, que l’emprisonnement leur coule dessus. Or ce n’est pas le cas. Ces coups d’éclats je les déplore car ils parasitent complètement notre discours et nos actions, mais je crois que je les comprends.

Il y a surpopulation et vétusté avec tout ce que cela implique. Et au-delà de ces deux constats, une réflexion est à mener sur la nature même des peines appliquées en France. Enfermer quelqu’un 23H sur 24H à ne rien faire et le faire ressortir en lui demandant d’avoir changé est un non-sens. J’ai presque envie de vous dire que les gens ressortent de la prison avec encore moins de chance de se réinsérer que lorsqu’ils y sont entrés.

Il y a quelques jours Djamila Boutoutaou (djihadiste française) a été condamnée à perpétuité et doit purger sa peine en Iran dans des conditions visiblement assez effrayantes. Sans affirmer que les prisons doivent ressembler aux prisons iraniennes, ce n’est pas cela le rôle des prisons : faire peur ?

L’Article 130-1 du Code Pénal dit bien que la peine a pour fonctions de sanctionner l’auteur d’une infraction mais aussi de favoriser son amendement, son insertion ou sa réinsertion. La peine est une réponse à un acte considéré comme anti social mais elle doit être autre chose et aller au-delà de la seule punition. Donc la privation de liberté ne doit pas et ne peut être destinée à faire peur. Avec la situation des prisons que nous connaissons actuellement en France, je me pose la question suivante : quel est le gain pour la société de punir comme cela ? J’ai presque envie de dire qu’aujourd’hui la configuration des prisons et des peines crée de l’insécurité. Sans vraiment forcer le trait, on peut même dire que beaucoup de prisonniers ressortent de la prison plus en difficultés que quand ils y sont rentrés.

Que pensez-vous du «Plan prison» lancé récemment par Emmanuel Macron ? Comme nous sommes une Université et que notre mission est de «former», j’aimerais revenir avec vous sur la dimension «insertion professionnelle» de celui-ci.

Nous sommes assez inquiets à l’OIP vis-à-vis du Plan Prison car même si Emmanuel Macron avait annoncé dans un premier discours la création de 15 000 places supplémentaires et qu’il est revenu depuis sur ces déclarations (on serait plus sur 7 000), nous ne cessons de dire que la construction de places supplémentaires de prison n’est pas la solution pour enrayer la surpopulation carcérale que nous connaissons depuis des années, avec toutes les conséquences délétères qu’elle implique.

Il y a des incohérences, des discours et des déclarations contradictoires. Emmanuel Macron a fait un « joli » discours devant les juges de la cour européenne des droits de l’homme en octobre 2017, promouvant les alternatives à l’incarcération mais semble revenir sur plusieurs points dans son projet de réforme de la justice. Nous attendons de voir mais je dois reconnaitre que nous sommes un peu dubitatifs. Surtout qu’il existe des pays où l’on arrive à moins enfermer. L’Allemagne interdit le prononcé de très courtes peines. Certains états des USA enferment moins mais la réflexion, il est vrai, est plus sur le coût que coûte l’enfermement…. Il y a aussi d’autres pays européens tels que la Suède et la Finlande, qui font d’autres choix.
Personnellement l’alternative à l’emprisonnement à laquelle je crois le plus est le placement en extérieur avec un suivi social qui est très contraignant (et cela reste une peine) mais très porteur de sens. Le bracelet électronique statique est, sûrement, la pire des alternatives car les prisonniers se retrouvent enfermés chez eux. Avec les impératifs du quotidien, la famille du prisonnier en arrive à se retrouver elle-même gardienne de prison. Au-delà d’une peine de 6 mois, le bracelet devient vite insupportable.
La formation et l’insertion professionnelle des prisonniers est plus qu’importante. Cela fonctionne plus ou moins bien. Cela dépend aussi de la longueur de la peine car pour les courtes peines en Maison d’Arrêt, il y a de la surpopulation et peu de formations proposées. Quand il y a des problèmes de surpopulation cela devient plus compliqué. La capacité d’accueil de chaque formation ne permet pas de former tous les prisonniers volontaires. Quand il y a formation, il faut que cela soit une vraie formation : 1H par semaine pour apprendre à devenir pâtissier n’est pas efficace. Enfin, certaines formations ne sont pas diplômantes donc elles sont presque inutiles.

Quel est votre avis sur l’importance du réseau des diplômés et du réseau professionnel ?

Personnellement l’alternative à l’emprisonnement à laquelle je crois le plus est le placement en extérieur avec un suivi social qui est très contraignant (et cela reste une peine) mais très porteur de sens. Le bracelet électronique statique est, sûrement, la pire des alternatives car les prisonniers se retrouvent enfermés chez eux. Avec les impératifs du quotidien, la famille du prisonnier en arrive à se retrouver elle-même gardienne de prison. Au-delà d’une peine de 6 mois, le bracelet devient vite insupportable. européenne des droits de l’homme en octobre 2017, promouvant les alternatives à l’incarcération mais semble revenir sur plusieurs points dans son projet de réforme de la justice. Nous attendons de voir mais je dois reconnaitre que nous sommes un peu dubitatifs. Surtout qu’il existe des pays où l’on arrive à moins enfermer. L’Allemagne interdit le prononcé de très courtes peines. Certains états des USA enferment moins mais la réflexion, il est vrai, est plus sur le coût que coûte l’enfermement…. Il y a aussi d’autres pays européens tels que la Suède et la Finlande, qui font d’autres choix.

La formation et l’insertion professionnelle des prisonniers est plus qu’importante. Cela fonctionne plus ou moins bien. Cela dépend aussi de la longueur de la peine car pour les courtes peines en Maison d’Arrêt, il y a de la surpopulation et peu de formations proposées. Quand il y a des problèmes de surpopulation cela devient plus compliqué. La capacité d’accueil de chaque formation ne permet pas de former tous les prisonniers volontaires. Quand il y a formation, il faut que cela soit une vraie formation : 1H par semaine pour apprendre à devenir pâtissier n’est pas efficace. Enfin, certaines formations ne sont pas diplômantes donc elles sont presque inutiles.

Le réseau des diplômés et le réseau professionnel sont très importants. D’ailleurs ne pas en avoir ou ne pas pouvoir en bénéficier en deviendrait presque discriminant. Certains prisonniers sont autorisés à sortir pour se rendre à des salons professionnels afin de se créer un premier réseau avant leur sortie.

Quel est votre pire souvenir à la Faculté Jean Monnet ?

Je n’ai pas de pire souvenir mais je dois reconnaitre que l’apprentissage par cœur et mot à mot de définitions pour le cours de Droit civil m’ont marqué. C’était avec le Professeur Didier Martin, ses TD comportaient des devoirs de récitations, un vrai traumatisme ! En revanche, je garde des souvenirs intéressants et intéressés des cours de Monsieur Hirsoux.

Et votre meilleur souvenir ?

J’aimais beaucoup passer du temps à la bibliothèque, elle était très agréable et puis on voyait depuis ses fenêtres la coulée verte. Cet ilot de verdure n’a vraiment pas de prix surtout en région parisienne, nous bénéficions d’une très belle vue apaisante.

 

 

 

Interview de Sabine Ferrier,
Chargée du réseau des diplômés de l’Université Paris-Sud,
Direction de l’orientation professionnelles et des relations entreprises.