Christine Blanchard-Masi

 

Pourriez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours de formation ? Quel est votre parcours professionnel ? 

Comme vous le savez j’ai fait la Faculté de Droit de Sceaux, Je suis devenue avocat grâce aux dispositions transitoires de la Loi sur la fusion des professions de conseils juridiques et des avocats et j’ai prêté serment en 1993. J’ai commencé à travailler d’abord en Seine-Saint-Denis pendant 2 ans donc jusqu’en 1995, puis j’ai souhaité rejoindre le Barreau de Versailles. C’est un Barreau de taille moyenne, même s’il compte parmi les 20 plus grands barreaux, c’est un des plus petits… et puis j’aime beaucoup la ville de Versailles et ses environs. Je n’avais pas de liens particuliers avec cette ville si ce n’est qu’elle me plaisait beaucoup à l’époque et désormais j’y suis profondément attachée.

S’il y a un point de mon parcours sur lequel je veux revenir c’est surtout mon Certificat de Capacité en Droit que j’ai obtenu à la Faculté de Sceaux. Pendant longtemps je ne dis pas que j’ai été mauvaise élève mais j’ai été profondément immature, du moins je n’étais pas une lycéenne modèle, et je n’ai pas obtenu mon baccalauréat. Heureusement pour moi j’ai rapidement pris conscience que cela était un assez mauvais départ et j’ai rattrapé mes erreurs. Je ne regrette pas cette expérience car elle m’a appris beaucoup : la réussite dépend de soi et de là où on met le curseur. Chacun est maitre de sa vie et on a toujours le contrôle sur les choses, du moins si on s’en donne les moyens.

24 années de barre, quelle(s) sont les affaires qui vous ont le plus marqué ?

Au début de ma carrière j’ai été surtout généraliste. J’ai démarré comme bon nombre de mes confrères : avocat commis d’office ou avocat dans le cadre de l’aide juridictionnelle. Au fil de l’eau et depuis 20 ans, je me suis spécialisée dans les affaires familiales. Cela arrive rarement mais les affaires qui m’ont le plus marqué sont celles où le juge commet une erreur d’appréciation et qu’il y a injustice. Sans être « fleur bleue », les affaires familiales ne sont pas anodines parce qu’elles touchent au domaine de l’intime et lorsqu’il y a injustice commise, cela peut-être absolument terrible.
J’ai aussi le souvenir d’un divorce où mon client a vu ses deux enfants se faire assassiner par sa future ex-épouse pendant la procédure que je menais alors. Comme je le disais, les affaires familiales nous plongent dans l’intimité des familles, dans le pathos, c’est une dimension qu’un avocat qui souhaite se spécialiser doit prendre en compte.

Vous venez d’être élue comme Bâtonnier du Barreau de Versailles, pourriez-vous nous présenter les missions de l’Ordre ?

Les missions de l’Ordre dirigé par le Bâtonnier sont double :

-   D’une part, le Bâtonnier contrôle l’Ordre et ses avocats et veille au respect du serment et aux devoirs professionnels de chacun(formation, déontologie, etc.) ;

-   D’autre part, le Bâtonnier assure la protection de l’Ordre et des avocats eux-mêmes (secret professionnel, liberté de parole, etc.).

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à vous présenter ? Quel est votre projet pour le Barreau de Versailles ?

Je me suis présentée parce que j’avais envie de prendre les commandes du Barreau pour deux ans et contribuer à réformer notre profession qui est certes perpétuellement en train d’évoluer mais qui ces dernières années connait d’importants changements. Je pense à la numérisation, à la dématérialisation, ou encore aux nouveaux canaux et nouvelles techniques de communication. Il faut appréhender ces changements avec beaucoup de vigilance.
Vingt et un ans après la dernière mandature féminine, j’avais envie qu’une femme accède à la fonction de Bâtonnier. Enfin, ce n’est pas la raison essentielle mais j’y tenais, c’était important pour moi. Je suis fière d’avoir été élue parce que cette élection a vocation à désigner quelqu’un de solide et qui représente le Barreau à l’extérieur. Il y a eu un côté challenge je crois et je suis fière d’avoir emporté l’adhésion de mes pairs.

À sa création, en 1825, le Barreau de Versailles comptait 9 avocats. Il en rassemble aujourd’hui 780, installés dans tout le territoire des Yvelines, comment expliquez-vous le succès de la profession ? Quelles sont les questions déontologiques qui vont se poser aux avocats de demain ?

Premièrement, le succès de la profession réside dans le fait qu’elle appartient toujours à la catégorie des « notables ». Mais au-delà de ce premier constat, ce qui attire est l’indépendance autrement dit la liberté. Et puis bien entendu, ce n’est pas rien de défendre les droits et les libertés. La profession est honorifique et valorisante, j’irais même jusqu’à dire que l’avocat est un « valeureux ». Enfin, je ne peux pas passer outre la fascination pour le monde judiciaire qui est omniprésente dans les vocations. On assiste à une judiciarisation de la société qui explique le rôle toujours plus étendu des avocats. Cette judiciarisation est aussi concomitante à une grande médiatisation des affaires judiciaires qui porte sur le devant de la scène des avocats qui deviennent de vrais « figures ». 
En terme déontologique, il faut toujours veiller à être toujours plus vigilant vis-à-vis du serment de l’avocat : « Je jure, comme avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ». 
Le respect de ces valeurs correspond à nos obligations professionnelles et c’est ce respect qui inspire le respect de notre profession et son rôle dans la société. C’est primordial pour moi surtout que si un seul avocat ne respectait pas ses valeurs, potentiellement c’est l’ensemble de la profession qui peut être « éclaboussée ». L’augmentation du nombre d’avocats challenge le contrôle des bâtonniers qui doivent redoubler d’attention. Cela alourdit considérablement la charge de travail. 
Demain par exemple, j’ai un conseil de discipline où je reçois un avocat qui n’a pas été digne. Je ne donnerai pas le détail des affaires car je suis tenue par le secret mais nous rencontrons des questions déontologiques parfois graves que je m’efforce de solutionner. Un des cas les plus récurrents est l’absence de déontologie en matière d’honoraires. J’estime que le Bâtonnier est le garant de cette déontologie et que celle-ci est une des meilleures garanties pour préserver notre indépendance. L’enjeu est considérable. 
J’attire votre attention sur le fait que le nombre croissant de vocations ne signifie pas littéralement « un nombre croissant d’avocats ». 20% des jeunes, qui ont l’examen, quittent la profession dans les 10 premières années. Ils n’ont pas appréhendé le fait que l’avocat exerce une profession libérale avec les obligations que cela implique comme par exemple tenir une comptabilité. La force du mental est très importante, une mauvaise anticipation de l’exercice libéral peut génerer un stress fort.

Votre barreau est composé à plus de 60% par des femmes, celles-ci ont des contraintes spécifiques notamment quand on mêle profession libérale et maternité. Si vous deviez plaider leurs causes auprès de Marlène Schiappa (Secrétaire d’État auprès du Premier ministre et chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes) : quels sont les sujets que vous aborderiez ?

Il y a une féminisation de la profession certes, mais attention, l’avocat n’a pas de sexe, il porte une robe et c’est la même pour tous. Les jeunes diplômées doivent bien intégrer que c’est une profession libérale et non salariale ou de fonctionnariat. Chacune de ces catégories a ses avantages et ses inconvénients et on ne peut pas juste se contenter des avantages, ce serait trop facile. Chez l’avocat sa liberté est la rançon de sa gloire. Les femmes doivent s’adapter. Typiquement, j’ai eu 2 enfants avec des âges rapprochés. Maintenant je dois aussi reconnaitre que j’ai pu faire beaucoup de home office ce qui m’a permis d’être une maman très disponible pour ses deux filles. Les droits s’améliorent, nous avons obtenu 16 semaines de congés maternité, c’est bien, mais il ne faut pas se leurrer nous ne serons jamais des salariés. Les femmes doivent inventer leurs propres solutions.
Si je devais échanger avec Marlène Schiappa, je lui demanderais d’abroger les dispositions du Décret du 22 Décembre 2016 qui imposent un scrutin binominal mixte au Conseil de l’Ordre. Autrement dit, pour se présenter afin de devenir membre du Conseil, il faut être un binôme obligatoirement composé par un homme et une femme. Cette obligation est honteuse, imposant une parité grotesque, maladroite et contre-productive.

Un avocat qui a son cabinet mais qui n’a pas de collaborateur peut-il se sentir isolé ? Quels seraient vos conseils pour se créer un réseau professionnel ou du moins l’élargir ?

Je déconseille vraiment d’être isolé dans son exercice. Travailler à plusieurs, même sans être directement « collaborateurs », garder contact avec d’autres avocats permet entraide, soutien psychologique et partage d’idées. 
Au-delà d’être en relation entre avocats, on peut aussi être en relation avec d’autres professionnels de la Justice. Je travaille régulièrement avec un ancien étudiant de la Faculté de Sceaux devenu notaire, nous nous envoyons des dossiers. Je lui ai déjà envoyé des clients qui avaient besoin d’un notaire et il m’adresse des personnes qui doivent faire appel à un avocat.
On dit qu’il faut 10 ans pour asseoir un cabinet. Le réseau est primordial pour la pérennité de ce dernier qui fonctionne grâce à la fidélité d’une clientèle récurrente et grâce au « bouche à oreille ». Développer son cabinet est l’occasion d’embaucher un secrétaire et même de prendre des collaborateurs qui présentent, en plus de leur présence, l’avantage du partage des coûts fixes.

Votre métier c’est aussi « convaincre », si vous deviez convaincre un étudiant de l’importance du réseau des anciens diplômés que pourriez-vous lui dire ?

Je dirais que le réseau des anciens diplômés, c’est avant tout des amitiés qui ont de grandes chances de se bonifier avec le temps. De manière plus pragmatique cela permet de ne pas travailler seul et de se recommander les uns les autres.

Parlez-nous de votre meilleur souvenir à la Faculté de Sceaux ?

C’est évidemment la rencontre avec mon mari. Il avait un an de moins que moi donc nous n’étions pas dans la même promotion mais nous avions un ami en commun, lui aussi à la Faculté de Sceaux. Nous nous sommes un jour retrouvés tous les trois à la cafeteria de la Fac, j’ai fait sa rencontre et aujourd’hui nous sommes toujours ensemble.

 

 

Interview de Sabine Ferrier, 
Chargée du réseau des diplômés de l’Université Paris-Sud, 
Direction de l’orientation professionnelles et des relations entreprises.