Antoine Garapon

 

Pourriez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours de formation ? Quel est votre parcours professionnel ?Quelle(s) profession(s) exercez-vous aujourd’hui ?

J’ai obtenu un Maitrise en Droit privé à la Faculté Jean Monnet de Sceaux. J’y ai passé 4 années de 1971 à 1975, l’équivalent aujourd’hui du parcours Licence et Master 1. J’ai commencé par deux années de droit généraliste et je me suis spécialisé les deux années suivantes en droit privée. J’ai fait mon DEA, l’équivalent du Master 2 Recherche, à Paris II et j’ai passé ma thèse en 1982 sur le rituel judiciaire (L’Âne portant des reliques. Essai sur le rituel judiciaire (Centurion, 1985) dans laquelle j’ai voulu démontré que le juge était une des clés de voutes, le « gardien des promesses » - pour reprendre une expression qui me tient à cœur - du contrat social démocratique. En 1976, j’ai obtenu le concours de la magistrature et je suis rentré à l’Ecole Nationale de Magistrature. 

Mon parcours m’a offert cette double formation en droit et sciences humaines. Je dois beaucoup à l’ouverture d’esprit des professeurs de la Faculté Jean Monnet. C’est d’ailleurs un des meilleurs souvenirs que j’ai de cette fac (avec le club de rugby). Madame Labrusse-Riou, Madame Durry, Madame Arlette Lebigre, autant d’enseignantes dont je retiens la gentillesse, le dévouement, la qualité d’enseignements et l’ouverture d’esprit.

Vous nous parlez de vos meilleurs souvenirs et le pire alors ?

C’étaient les années où le GUD, le Groupe Union Défense, faisait des descentes. Cette organisation étudiante d’extrême-droite avait envie d’en découdre avec notre faculté qui était alors taxée de « fac de gaucho ». Je n’ai jamais eu d’œil au beurre noir mais je me suis fait quelques frayeurs car nous étions face à des expéditions punitives.

Magistrat, secrétaire général de l’Institut des Hautes Études sur la Justice, journaliste radio & presse écrite (Revue Esprit), écrivain : comment organisez-vous vos journées ?

On me qualifie souvent de « magistrat intello » et cela me convient bien. Il faut penser ce qui nous arrive, toujours. On n’a pas le choix et de toute façon cela me passionne. J’aime décloisonner les idées.

En 1980, fraichement diplômé de l’Ecole Nationale de Magistrature, je suis devenu juge pour enfants, à Valenciennes. J’ai traité essentiellement des dossiers de mauvais traitements, pour lesquels justement la législation était en plein bouleversement. Dès le départ de ma carrière j’ai commencé dans des affaires où la Justice était en train d’être repensé, je crois que cela a joué beaucoup dans mon amour des idées. Par exemple, on questionnait les placements systématiques en foyers pour essayer de trouver des solutions pour maintenir le lien avec les familles. À Valenciennes la misère était très présente et être juge des enfants n’était pas joyeux… Mais c’était passionnant.

En 1990, on m’a proposé d’animer plusieurs débats à l’Institut des Hautes Études sur la Justice, j’ai bien entendu accepter toujours par passion pour les idées. Présidé par Pierre Drai puis Robert Badinter notamment, l’Institut a pour mission de développer une réflexion de qualité sur les évolutions du droit et de la justice dans les démocraties contemporaines, de valoriser de manière originale et renouvelée la recherche sur la justice mais aussi de partager notre culture juridique nationale au niveau européen et international.

Droit & Journalisme ont toujours été deux passions ? Comment convainc-t-on une grande radio comme France Culture de faire une émission plutôt « pointue » sur le droit ?

En 1999, Laure Adler est venue me chercher. Elle voulait renouveler la programmation de France Inter en mixant les programmes animés par de « purs » journalistes avec des professionnels d’autres secteurs. France Inter recherchait alors un médecin, un juriste, etc. Nous nous sommes trouvés ! 

Mon émission « Matières à penser* » (j’ai d’abord animé une première émission nommé « Le bien commun ») est pointue car nous abordons des sujets « méta » de droit comme par exemple lors de l’émission « Une Histoire de la Loi » ou des sujets précis comme lorsque nous avons traité de la Justice face aux fous au Moyen-Âge ; Mais elle a vocation à s’adresser au grand public, c’est un vrai challenge et c’est ce qui me plait. 

*Retrouvez tous les jeudis soirs Antoine Garapon sur France Culture de 22H15 à 23H ou réécoutez l’émission en podcast en suivant ce lien : https://www.franceculture.fr/emissions/matieres-a-penser

Un des sujets de votre émission qui vous a le plus passionné ? L’invité qui vous a le plus marqué ?

Le contrat de base pour que je fasse une émission est que le sujet me passionne. Pour n’en citer qu’une, j’invite ceux qui nous lisent à réécouter ma dernière émission (26/04/2018) sur les tutelles sujet peu visible mais qui concerne chaque année plus de 700 000 d’entre nous, un chiffre qui ne cesse d’augmenter. J’ai interviewé Pascale Robert-Diard chroniqueur judiciaire et qui a signé cette année dans Le Monde l’article « Aux tutelles face à la mort civile ». Au-delà des facteurs psychiques et physiques référencés, on constate une recrudescence de cas de tutelles liés aux pathologies de l’âge, telles que la maladie d’Alzheimer… Des différents degrés de mise sous protection, la tutelle est le plus lourd, et peut être assimilée à une forme de mort civile ce qui est un vrai sujet sociétal.

Pour réécouter l’émission sur les tutelles, le podcast est ici : https://www.franceculture.fr/emissions/matieres-a-penser-avec-antoine-garapon/voyage-au-coeur-des-tutelles-0

Vous avez publié deux ouvrages « Peut-on réparer l’Histoire : esclavage, colonisation, shoah » et « Des crimes que l’on ne peut ni punir ni pardonner ». Dans la période de repentance que nous connaissons, quel rôle peut avoir la Justice ?

Au cours de ma carrière et de mes écrits (je suis l’auteur d’un peu plus de 30 ouvrages car j’aime énormément écrire), j’ai voulu porter ma réflexion sur la judiciarisation de la vie collective et notamment internationale. Esclavage, colonisation, shoah ou plus récemment la crise financière, on assiste à une augmentation du recours au juge. Nous sommes en effet dans une période de repentance, les crimes sont passés et la plupart du temps victimes et bourreaux sont décédés mais je pense que la Justice peut avoir un rôle au moins pour documenter le débat. Cela est nécessaire car il y a encore des répercussions de ces crimes sur la société actuelle. Le terrorisme ne s’explique pas que par la colonisation mais elle a un rôle dans le mal-être des terroristes.

Vous avez écrit « Juger en France et en Amérique », si vous deviez prédire les conclusions du procès « Johnny » ?

(Rires) Je suis désolé mais je ne lis pas la presse People et je dois reconnaitre que je ne suis pas du tout au fait de cette affaire. Je passe mon tour pour cette question.

Vous ne lisez pas la presse people, mais quel est votre livre de chevet du moment ?

La maison éternelle Une saga de la révolution russe de Yuri Slezkine. C’est une saga familiale qui raconte de manière assez inédite la Russie bolchévique.

La question des relations entreprises – universités est un vrai sujet d’actualité : comment développez-vous les échanges entre les professionnels du droit et les universitaires* (*Nota : c’est une des missions de l’Institut des hautes études sur la justice) ?

La filière juridique est en profonde mutation, elle l’a toujours été mais la mutation actuelle est profonde et touche de très nombreux sujets. Le terrorisme par exemple, à l’échelle de l’Histoire de l’Humanité c’est une nouvelle forme de guerre mais dernièrement il prend des formes inédites. Jusqu’à présent en France par exemple les actes terroristes étaient perpétrés par des étrangers alors qu’aujourd’hui on assiste à un « terrorisme endogène de Français nés en France ». Autre exemple moins dramatique : le numérique bouleverse le droit. De nouveaux paramètres apparaissent comme la protection des données, de nouveaux procès se tiennent comme ceux inhérents au harcèlement en ligne et j’irai même jusqu’à dire que les métiers de la justice changent. Le règlement de litige en ligne pourrait redessiner le paysage professionnel de la Justice.

Vos différentes casquettes professionnelles doivent vous offrir un réseau professionnel large. Quel est la place de celui-ci dans votre carrière ? Que pensez-vous de l’importance d’un réseau des diplômés à l’Université Paris-Sud ?

Le réseau professionnel est très important dans une carrière. Pour celui de la Faculté je dois dire que mon adhésion au club de rugby m’a offert de belles amitiés que j’ai conservées jusqu’à aujourd’hui. Je pense à Joseph Cohen Sabban par exemple. Je vous conseille de l’interviewer d’ailleurs ! Je crois que les matchs mais surtout la troisième mi-temps nous ont soudé.

 

Photos: ©France Culture

 

 

Interview de Sabine Ferrier,
Chargée du réseau des diplômés de l’Université Paris-Sud,
Direction de l’orientation professionnelles et des relations entreprises.